• Interview de Clémentine Forissier – média web Contexte

     • Publié le 14 décembre 2022 • Rubrique(s) MDE

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    Dans le cadre du Flash d’Europe de la Maison de l’Europe de Rennes et Haute Bretagne, Dominique Villars, bénévole de l’association, a réalisé l’interview de Clémentine FORISSIER, rédactrice en chef du média web Contexte.

    Clémentine Forissier : « On ne peut parler de politique française sans parler de politique européenne »

    En 2013, le média web Contexte s’est donné pour mission d’expliquer comment se fabriquent les politiques publiques. Pour cela, il s’appuie sur une organisation éditoriale très originale qui combine approche stratégique générale et aspects sectoriels, information automatisée et rédaction artisanale, politique nationale française et politique européenne. Une offre globale qui comble, depuis sa création, sa rédactrice en chef, Clémentine Forissier.

    Vous avez fait des études de journalisme européen, vous avez travaillé à Bruxelles, notamment pour la Lettre hebdomadaire de la Fondation Robert Schuman, puis à Paris pour le site d’informations européennes EurActiv*. Qu’est-ce qui a motivé la création de Contexte ? Le besoin de s’impliquer encore plus dans l’univers européen ?

    Clémentine Forissier. Ce n’est pas forcément l’Europe qui est à l’origine de l’idée. Des lecteurs d’EurActiv* nous disaient : ‘‘ce que vous faites sur l’Europe, pourquoi ne le feriez-vous pas sur la politique française ?’’. Il y avait, en effet, quelque chose à faire pour ceux dont la vie quotidienne ou le secteur d’activité sont impactés par la fabrication des politiques publiques françaises car cette information n’est pas visible. N’y avaient accès que les gens qui ont beaucoup d’argent ou qui sont très « staffés ». Contexte a donc été lancé pour un public français ou un public qui a des intérêts en France. Mais, et c’est la raison pour laquelle l’Europe prend toute sa place dans notre modèle, ce qui se passe à Bruxelles va, à un moment donné, intéresser nos lecteurs soit parce que tel sujet va arriver en France, soit parce que sur tel autre la France a un positionnement particulier, soit enfin, parce que le sujet s’adresse plus principalement à une cible française.

    Quelles sont vos cibles de lectorat ?

    C.F. Dans la sphère publique (45% de notre lectorat), qu’ils soient français ou européens, on compte des élus, des administrations, des collaborateurs de cabinets ministériels et de commissaires, des agents de l’Etat, des régulateurs et certaines collectivités locales quand les thèmes que nous abordons sont dans leurs domaines de compétences. Côté privé (55% de nos abonnés), il y a des ONG qui font du plaidoyer, des associations qui sont en rapport avec les politiques, des cabinets de conseils, des cabinets d’avocats, des fédérations professionnelles, les services juridiques ou internationaux de certaines entreprises et des directions générales de PME qui ont besoin de savoir à quelle sauce elles vont être mangées. Dans tous les cas, leur attente principale est de comprendre la façon dont sont co-construites les politiques publiques et quels sont les intérêts des acteurs concernés.

    Puisque, au départ, c’est la politique française qui a motivé la création du média, en quoi vous différenciez-vous de la presse quotidienne nationale ?

    C.F. La presse nationale va, par exemple, parler d’un projet de loi quand il est proposé par un ministre, quand il est présenté au Conseil des ministres ou même parfois au moment où il est débattu à l’Assemblée nationale. Du coup, quand le texte arrive 50%, même 70%, du chemin est fait c’est-à-dire qu’il y a des marqueurs politiques forts. Après, à l’Assemblée nationale, vous ne pourrez changer que 30% du texte. Or, pour les gens qui nous lisent, même si, comme nous, ils vont s’intéresser à la suite, ce qui est important c’est ce qui se passe avant, ce qui est invisible : les réunions entre le gouvernement et les parties prenantes, certaines prises de positions qui ont l’air d’être un jeu lancé au hasard, les rendez-vous à l’agenda des ministres pour échanger des informations, les dialogues avec Bruxelles ou les conférences au cours desquelles les projets sont évoqués. Quand vous agrégez tout cela, vous comprenez que c’est finalement pour essayer d’influencer le débat dans un sens ou dans un autre. Et si vous êtes un journaliste aguerri, un simple mot peut vous mettre sur la voie. Après quoi, soit nous décidons de ne pas parler du projet parce que nous sentons qu’il ne sera jamais inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale, soit nous l’évoquons parce que, par exemple, un texte existe déjà au niveau européen sur le sujet. Si vous ne racontez pas ce contexte, vous passez potentiellement à coté du débat au moment où vous en parlez. Cela peut affaiblir la valeur de l’information. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons appelé notre média « Contexte ».

    Est-ce cette même démarche d’approfondissement qui vous a conduit à créer la rubrique « Pouvoirs » en complément des rubriques sectorielles ?

    C.F. On a démarré, en 2013, avec trois éditions : Energie, Numérique et Territoires qui est ensuite devenu Transport. Mais, depuis le début, on avait la conviction que quand on suit des sujets politiques, on a besoin de comprendre la partie un peu plus méta, autrement dit les rapports de force entre institutions, les gens qui comptent, les stratégies de lobbying, les évolutions institutionnelles entre le public et le privé et les quelques textes forts qui vont être structurants dans la construction des politiques. On s’est dit que pour bien suivre son secteur il fallait avoir une vue d’ensemble sur l’évolution de son éco-système politique. On a donc perçu cela comme un outil complémentaire. Il semble que les lecteurs aussi parce qu’en plus de leur édition sectorielle ils sont souvent abonnés à l’édition Pouvoirs.

    Vous vous intéressez aussi à certains métiers comme les lobbyistes…

    C.F. Oui parce que c’est un métier qui se professionnalise depuis une quinzaine d’années. Quand on s’est lancés, il commençait à y avoir les masters « affaires publiques » et « lobbying ». On sortait ainsi du lobbying de connivence, de l’entre-soi pour passer à un lobbying plus à la mode européenne, c’est-à-dire plus technique, qui s’implique plus sur le fond des dossiers, avec des arguments. C’est cette évolution qu’on raconte.

    De façon plus générale, vous proposez de suivre un sujet sur plusieurs mois dans une rubrique appelée « Hub ». Autrement dit, vous proposez du fond alors que votre périodicité, en tant que média web, est quotidienne ; cela doit demander une bonne organisation…

    C.F. Et du personnel. D’ailleurs on continue d’étoffer notre équipe. A la fin de l’année on sera quatre-vingts personnes, la moitié de journalistes dont trente-cinq à plein temps, répartis entre Paris (deux tiers) et Bruxelles (un tiers).

    Contexte s’adresse aujourd’hui à un lectorat spécialisé. Ne pourrait-il pas convenir aussi au grand public qui ne comprend pas toujours bien le rôle de l’UE et la complémentarité des politiques nationale et européenne ?

    C.F.  Si, d’autant que je trouve que l’intérêt du grand public pour l’Europe est en train de changer depuis le Covid et la guerre en Ukraine. Mais nous n’avons pas créé Contexte dans une perspective de prosélytisme. Notre travail est de faire de l’information, pas de convaincre. On explique ce qu’on comprend de ce qui se passe. Plus on montrera la réalité de l’info telle qu’elle doit être racontée, et souvent l’Europe est liée à cette info, plus les publics comprendront, à mon avis, l’intérêt de cet échelon européen. J’espère qu’un jour on s’adressera aussi au grand public mais cela ne serait quand même pas le même produit, au moins en terme d’écriture.

    Le Covid, l’Ukraine, le dérèglement climatique, la remise en question de l’Etat de droit par certains pays, etc. A travers ses interventions sur toutes ces questions l’Union européenne prend une dimension de plus en plus politique. En tant que média spécialisé dans la politique, cela vous conduit-il à changer votre approche de l’information ?

    C.F. Notre mission est toujours de voir comment cette évolution a un impact sur les grandes politiques proposées, comment s’expriment les dissensions. Si on prend un sujet comme l’Etat de droit, on essaie de raconter en quoi c’est sensible. Pour nous, ce n’est pas un obstacle parce que nous sommes complètement indépendants et donc libres d’écrire ce que nous voulons.

    Contexte aura dix ans l’année prochaine. Quel bilan économique faites-vous et quels sont vos projets ?

    C.F.  Nous devons d’abord consolider nos éditions** car si certaines, les historiques, sont rentables, les plus récentes ne le sont pas encore. Pour cela, nous réinvestissons tout dans la société. Parallèlement, nous travaillons sur l’amélioration de nos « Briefings » (newsletters quotidiennes envoyées le matin aux abonnés), ainsi que sur la lisibilité de notre site internet. Et nous venons de créer un système d’information automatisée (le logiciel Scan) qui est un outil de suivi législatif. Il vient compléter le travail artisanal des journalistes dont la présence à la fois à Paris et à Bruxelles est essentielle. J’ai toujours été convaincue qu’on ne peut pas parler de politique française sans parler de politique européenne. L’une sans l’autre aurait peu de sens. En créant Contexte, j’étais très contente parce qu’on allait enfin avoir un média global.

    *EurActiv est un réseau de médias européens spécialisé dans la publication d’articles sur l’actualité et les grandes questions européennes.

    **Aujourd’hui Contexte compte sept éditions (Pouvoirs, Energie, Numérique, Transport, Agroalimentaire, Environnement et E-santé) et va lancer Santé fin 2022.

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