• « Le pays des Européens »

     • Publié le 3 février 2020 • Rubrique(s) Tout sur l'Europe

    Le Pays des EuropéensL’Europe, c’est « Le pays des Européens », proclament l’historien Sylvain Kahn et le géographe Jacques Lévy dans leur dernier ouvrage*. Un étrange pays, malgré tout, qui d’un côté se caractérise par d’indéniables originalités mais d’un autre, n’a jamais réussi à s’incarner politiquement. C’est en repassant par le temps (l’Histoire) et l’espace (les territoires, les réseaux) que les auteurs parviennent à expliquer cette situation pour le moins singulière. Ils espèrent aujourd’hui que les enjeux mondiaux donneront enfin une autre dimension à ce pays et un rôle à ses citoyens.

    Avant de parler de pays, Sylvain Kahn et Jacques Lévy, préfèrent donner la définition de la société : « c’est un ensemble multidimensionnel de réalités sociales mettant en cohérence des composantes fortement interreliées : l’économique, le sociologique, le spatial, le temporel. Mais si le politique, qui a justement pour mission de traiter le monde social comme un tout, fait défaut, ladite société reste un potentiel non actualisé et demeure un horizon virtuel. » Ce qui, selon les auteurs, est encore le cas pour l’Union européenne car les anciennes puissances coloniales qui la constituent peinent à passer à autre chose. « C’est particulièrement vrai pour la France dont l’arrogance impériale dessert clairement la dynamique européenne. (…) Les débuts de la construction européenne, poursuivent-ils, ont été marqués par la prééminence de la France qui avait réussi à se faire passer pour un vainqueur de la seconde guerre mondiale et pouvait ainsi se croire en position de dicter ses points de vue à ses partenaires. (…) [Puis,] les gesticulations souverainistes de Charles de Gaulle, notamment avec la crise de la « chaise vide » (NDLR : en 1966), ont retardé de quinze années l’entrée en usage de la prise des décisions à la majorité qualifiée pourtant prévue par la Traité de Rome. (…) Aujourd’hui, nous nous trouvons dans une phase intermédiaire qui maintient les cultures nationales réfractaires à la mutualisation des enjeux. » Résultat : pour certains courants politiques, la société ne peut exister qu’à l’échelle nationale car ils redoutent de perdre avec l’Europe ce que la nation leur a donné. A contrario, d’autres pays, bien que non membres de l’Union européenne comme la Norvège ou la Suisse, ont compris tout l’intérêt qu’ils avaient à adopter le mode de vie et l’organisation de cette société.

    Une organisation qui se manifeste dès les Moyen-âge, par le développement de réseaux de voies de circulation, d’universités, d’entreprises et bien sûr de villes « qui sont la signature de l’Europe car c’est leur capacité à desserrer l’étau des institutions territoriales (Etats et Eglises) qui a permis de faire émerger des espaces de liberté », indiquent les auteurs. Cette évolution se heurte ainsi d’abord à la logique des Etats qui quadrillent l’espace de frontières toujours remises en cause par des conflits. « On peut lire l’histoire de l’Europe comme un combat des sociétés urbaines pour se déployer et se connecter entre elles, tandis que les Etats, dont la richesse se fonde sur la captation d’une partie de la production agricole, cherchent à obtenir un contrôle absolu sur les territoires conquis par la guerre (…) jusqu’à ce qu’ils créent, au faîte de leur puissance, des monstres totalitaires ». Elle se heurte également aux institutions religieuses, « surtout catholiques, qui n’ont cessé de s’opposer à toute société ouverte. Il est donc très discutable de prétendre que le christianisme ait été un facteur de construction des valeurs européennes », insistent les auteurs. Toutefois, malgré les efforts qu’elle a déployés, cette religion n’a pas réussi à empêcher l’ouverture. Et dans ce domaine l’Europe a fait preuve de beaucoup de créativité puisque nombre de ses initiatives sont toujours uniques au monde. Ainsi, elle a choisi de s’accroître territorialement sur la base d’adhésions volontaires et non, comme depuis toujours, par annexion après un conflit. Elle s’est permis de modifier ses frontières au gré des engagements de chacun (l’Union européenne : 27 pays depuis le 1er février 202o,, la zone euro : 19, l’espace Schengen : 26 dont 4 non membres de l’UE, l’espace économique européen : 31 dont 3 non membres de l’UE), elle a inventé la politique régionale en contribuant, grâce à des crédits d’investissement, au développement de différents échelons (comme le financement de l’accès à tous les foyers de l’ancienne région Auvergne au réseau à haut débit). L’Etat national n’est plus le seul acteur du quadrillage du territoire de sa communauté, il en est le coproducteur. L’Auvergnat reste donc français en étant aussi un citoyen européen. Ce qui veut dire qu’être européen ne se fait pas au détriment d’autres affiliations. Et comme personne ne demande aux Européens de n’être qu’européen, il ne peut y avoir de « continentalistes » comme il existe des « nationalistes ».

    Ou des ‘‘souverainistes communautaires’’ comme se définissent désormais certains pays de l’Est au grand dam des auteurs. « C’est un nationalisme qui crache dans la soupe supranationale mais ne dédaigne pas pour autant manger cette soupe », s’insurgent-ils en pointant du doigt la Pologne et la Hongrie qui bénéficient largement de la PAC et des fonds structurels de l’UE. « En outre, ils utilisent la réalité européenne comme une ressource institutionnelle et politique leur permettant d’atteindre certains de leurs objectifs, en s’en prenant sans vergogne aux fondamentaux de la République (séparation des pouvoirs et indépendance des juges au nom de la lutte contre les ‘‘élites qui [auraient] failli’’). De la même façon, sur le plan économique, ils remettent en question les règles de la concurrence au profit d’oligopoles. » Enfin, si les auteurs notent que, contrairement aux nationalismes du XXème siècle, ceux du XXIème siècle ne sont pas expansionnistes, ils s’inscrivent à l’encontre des valeurs de l’UE car « ils refusent l’universalité des droits par leur xénophobie. Leur souhait n’est plus de quitter l’Europe mais d’en faire une forteresse  ethniquement homogène. Car, selon eux, ‘‘le peuple est Un’’. Et comme ils nient la diversité comme une réalité, pour eux ‘‘le débat est suspect, les minorités sont un problème et le compromis est une trahison’’. Le populisme est intrinsèquement porteur d’une politique de discrimination », dénoncent-ils.
    Une situation peu réjouissante mais qui n’empêche pas Sylvain Kahn et Jacques Lévy d’avoir des raisons d’espérer notamment à travers le combat des sociétés humaines pour l’écologie. « Une configuration dans laquelle il est possible de s’unir (…) et de s’entendre sur la mise en place d’une souveraineté supranationale. » A condition de proposer une organisation compréhensible de l’UE, puis un projet clair et d’impliquer réellement les citoyens européens dans les décisions pour qu’elles aient enfin une légitimité incontestable.

    Dominique Villars

     
    *Sylvain Kahn et Jacques Lévy sont respectivement professeurs à Science Po et à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Leur ouvrage « Le pays des Européens » est paru aux Editions Odile Jacob.

    About